Ce qui est communément considéré comme un gisant situé dans l'ancien cimetière de Bourganeuf pourrait en réalité être un monument funéraire d'origine ecclésiastique, très probablement celui d'un prêtre. L'observation attentive de la sculpture fait apparaître de manière convaincante une étole, attribut caractéristique de la fonction sacerdotale. Les mains sont croisées sur la poitrine. La main droite paraît tenir un objet en forme d'éventail dont les nervures évoquent une coquille Saint-Jacques. Malgré l'usure avancée de la sculpture, cette identification demeure plausible. Elle pourrait constituer une référence au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle ou, plus largement, au symbole du pèlerin chrétien. Ces différents éléments renforcent l'hypothèse selon laquelle le personnage représenté est un clerc, très probablement un prêtre. Le sommet du monument est surmonté d'une croix tréflée pattée, dont les extrémités largement évasées évoquent certaines croix funéraires limousines des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Ce type de croix est relativement fréquent dans les anciens cimetières de la Creuse. À la base de cette croix, sur le socle supérieur, on lit :
OBIIT
BOSMOREAU
DIE XVII JANUARII
MDCCCLXII
« Décédé à Bosmoreau, le 17 janvier 1862. »
La lecture du second mot mérite toutefois d'être nuancée. Il pourrait de l'indication de son rattachement à Bosmoreau-les-Mines, commune voisine de Bourganeuf où Jean-Baptiste Durand exerça vraisemblablement son ministère avant son décès. Sur un second socle, placé aux pieds du monument, figure une inscription beaucoup plus explicite :
J. B.
DURAND
PRESBYTERE
FRATRES FRATRI
La découverte récente de l'acte de décès de Jean-Baptiste Durand permet désormais d'identifier avec une très forte probabilité le personnage mentionné par cette inscription. L'acte d'état civil de Bourganeuf établit que :
Jean-Baptiste Durand,curé, âgé de cinquante-huit ans, est décédé à Bosmoreau le 17 janvier 1862 à huit heures du matin. La concordance parfaite entre la date gravée sur le monument et celle figurant dans l'acte d'état civil constitue un argument particulièrement fort en faveur de cette identification. L'inscription PRESBYTERE correspond d'ailleurs à la qualité ecclésiastique du défunt. Le mot latin presbyter signifie « prêtre » ou « curé », ce qui concorde exactement avec l'acte de décès.
FRATRES FRATRI
Peut se traduire littéralement par : « Les frères à leur frère. »
Il s'agit d'une formule dédicatoire latine fréquente dans les monuments religieux du XIXᵉ siècle, indiquant que le monument fut élevé par des confrères ou des membres d'une communauté ecclésiastique en mémoire de l'un des leurs. L'identification de la coquille Saint-Jacques demeure compatible avec cette interprétation. Si cette lecture est exacte, elle pourrait rappeler un pèlerinage accompli par le prêtre ou constituer un symbole traditionnel du pèlerin chrétien. Bourganeuf étant située sur un itinéraire secondaire menant à Saint-Jacques-de-Compostelle, cette hypothèse conserve toute sa pertinence. Toutefois, plusieurs questions demeurent ouvertes. Les inscriptions gravées sur les socles appartiennent manifestement au XIXᵉ siècle, alors que la sculpture elle-même paraît beaucoup plus ancienne. Son style, son traitement des drapés et la position du personnage suggèrent une origine médiévale, sans doute comprise entre le XIIIᵉ et le XVe siècle. Il est donc très vraisemblable que la statue ait été réemployée lors des obsèques de Jean-Baptiste Durand en 1862. Ce type de réutilisation d'une sculpture médiévale comme monument funéraire est loin d'être exceptionnel dans les anciens cimetières du Limousin. Cette hypothèse expliquerait parfaitement la différence stylistique entre la sculpture et son support, ainsi que l'adjonction de socles portant les inscriptions contemporaines.
Sur l'un des chants du gisant est gravée en creux la citation :
ET IN CARNE MEA VIDEBO DEUM MEUM
« Et dans ma chair je verrai mon Dieu. »
Il s'agit du Livre de Job (19, 26) dans la Vulgate latine. Cette formule est extrêmement fréquente sur les monuments funéraires des XVIIᵉ au XIXᵉ siècles, où elle exprime la foi chrétienne en la résurrection des morts.
Sur l'autre chant apparaît une seconde inscription :
QUOD REDEMPTOR MEUS VIVIT
« Mon Rédempteur est vivant. »
Cette formule correspond au verset précédent (Job 19, 25). Les deux inscriptions constituent donc une citation répartie sur les deux côtés du monument :
QUOD REDEMPTOR MEUS VIVIT
ET IN CARNE MEA VIDEBO DEUM MEUM
Ces paroles résument l'espérance chrétienne de la résurrection et s'accordent parfaitement avec la destination funéraire du monument. La découverte de l'acte de décès de Jean-Baptiste Durand modifie profondément l'interprétation du monument. La concordance entre la date gravée (17 janvier 1862), l'inscription J. B. DURAND PRESBYTERE et l'acte d'état civil permet désormais d'identifier avec une très forte probabilité le défunt comme étant Jean-Baptiste Durand, curé décédé à Bourganeuf le 17 janvier 1862. Ainsi, ce que l'on appelle aujourd'hui le « gisant de Bourganeuf » serait non pas une sculpture exécutée en 1862, mais un gisant médiéval réutilisé au XIXᵉ siècle pour servir de tombeau au curé Jean-Baptiste Durand, offrant un remarquable témoignage du réemploi des monuments anciens dans les cimetières creusois.
Source : Gérôme Pausé de Saint-Servaas, Michel Bounaud, BibleGateway, tradition-op.org, Claude Royère